Une ligne de crédit qui pourrait dépasser 10 milliards de dollars
Reuters a rapporté le 18 août, en reprenant des informations de Bloomberg, qu’Anthropic travaille à la constitution d’une importante facilité de crédit renouvelable alors que son projet d’introduction en Bourse avance.
La cible se situe autour de 10 milliards de dollars, mais les engagements proposés par les établissements financiers pourraient conduire le montant au-delà. Bloomberg indique que les banques les plus impliquées dans l’organisation du financement seraient invitées à engager environ 1,25 milliard de dollars chacune, une deuxième catégorie autour d’un milliard, puis des participations de 750 millions ou moins pour les rôles plus modestes.
Ce chiffre n’est cependant pas définitif. Les discussions sont toujours en cours et Anthropic pourrait décider de plafonner la facilité à sa cible initiale, voire à un niveau inférieur.
Il faut également éviter un raccourci fréquent : une facilité de crédit de 10 milliards ne signifie pas qu’Anthropic vient de lever ou de dépenser immédiatement 10 milliards supplémentaires. Une ligne renouvelable procure essentiellement une capacité d’emprunt que l’entreprise peut utiliser selon ses besoins et les conditions prévues par le contrat.
Les banques ne se battent pas seulement pour toucher des intérêts
L’aspect le plus révélateur de l’opération se trouve peut-être du côté des prêteurs. Bloomberg rapporte que plusieurs banques cherchent activement à participer parce qu’elles espèrent que leur implication renforcera leur candidature pour obtenir un rôle dans l’IPO.
C’est une mécanique classique des grandes opérations financières, simplement transposée à une échelle inhabituelle. Une entreprise qui arrive en Bourse doit choisir des banques pour structurer l’offre, placer les titres auprès des investisseurs institutionnels et accompagner le processus.
Pour un dossier susceptible de compter parmi les plus importantes introductions en Bourse jamais organisées, cette place peut devenir extrêmement précieuse.
La ligne de crédit se transforme donc aussi en sorte d’audition de Wall Street : prêter aujourd’hui peut aider à démontrer sa capacité à mobiliser du capital et à devenir indispensable demain.
L’IPO n’est plus une simple hypothèse
Anthropic a déposé confidentiellement en juin son projet d’introduction en Bourse aux États-Unis. La société n’a pas rendu publics le nombre de titres prévu, leur prix ou la taille finale de l’opération.
Le caractère confidentiel permet justement de poursuivre une partie de la préparation sans exposer immédiatement tous les détails financiers au public et aux concurrents.
L’arrivée en Bourse ferait passer Anthropic d’une entreprise essentiellement financée par des investisseurs privés et des partenaires stratégiques à une société soumise en permanence au regard des marchés publics.
Et l’échelle atteinte avant même cette transition est déjà difficile à comparer avec celle d’une startup traditionnelle.
Anthropic valait déjà 965 milliards de dollars en mai
Le 28 mai, Anthropic a annoncé une Series H de 65 milliards de dollars valorisant l’entreprise 965 milliards de dollars après l’opération.
Quelques mois auparavant, en février, une Series G de 30 milliards avait fixé sa valorisation à 380 milliards. Le changement d’échelle s’est donc produit à une vitesse suffisamment brutale pour transformer presque immédiatement les méthodes utilisées afin de valoriser la société.
L’image ci-dessus, publiée par Anthropic lors de sa levée de février, montre à quel point même ses propres graphiques vieillissent vite : l’entreprise y mettait en avant un revenu annualisé en rythme de croisière de 14 milliards de dollars. En mai, Anthropic annonçait déjà avoir dépassé 47 milliards.
Reuters rapporte désormais, sur la base d’une source proche du dossier, que ce run rate annuel dépassait 65 milliards de dollars à la fin juillet.
Il faut bien distinguer les deux nombres identiques : Anthropic a levé 65 milliards de dollars de capital en mai, tandis que le chiffre de plus de 65 milliards rapporté pour juillet correspond à un rythme de revenu annualisé. Ce ne sont ni la même mesure ni la même somme d’argent.
Wall Street doit valoriser une entreprise qui change trop vite
Le défi de l’IPO est précisément là. Reuters rapporte qu’Anthropic projette en interne environ 190 à 200 milliards de dollars de revenus en 2028 et que ces prévisions jouent un rôle important dans les discussions de valorisation.
Ces chiffres ne constituent pas une promesse publique d’Anthropic. Ils proviennent de sources interrogées par Reuters et décrivent les hypothèses utilisées dans le processus financier.
Le recours à des projections aussi éloignées illustre une difficulté : une valorisation basée uniquement sur les résultats actuels risque d’être obsolète presque immédiatement si la croissance se poursuit, tandis qu’une valorisation fondée sur 2028 oblige les investisseurs à payer aujourd’hui pour une énorme quantité de croissance qui n’a pas encore eu lieu.
C’est l’un des paradoxes de l’introduction en Bourse annoncée. Plus Anthropic grandit vite, plus il devient difficile de déterminer ce que vaut réellement l’entreprise au moment précis où ses actions commencent à s’échanger.
Derrière les revenus, l’IA exige toujours des montagnes de capital
Une croissance spectaculaire du chiffre d’affaires ne fait pas disparaître les besoins de financement. Anthropic doit simultanément payer l’entraînement de nouveaux modèles, leur inférence, les talents nécessaires à leur développement et surtout une capacité de calcul qui se mesure désormais en gigawatts.
Lors de sa Series H, l’entreprise indiquait avoir conclu des accords avec Amazon pour jusqu’à cinq gigawatts de nouvelles capacités, avec Google et Broadcom pour cinq gigawatts supplémentaires de TPU de nouvelle génération, ainsi qu’avec SpaceX pour accéder à des capacités GPU dans Colossus 1 et Colossus 2.
Anthropic affirme également que Claude est disponible auprès des trois plus grandes plateformes cloud, AWS restant son principal fournisseur cloud et partenaire d’entraînement.
Ce niveau d’infrastructure explique pourquoi une société capable d’afficher des dizaines de milliards de dollars de revenus annualisés peut continuer à rechercher simultanément capital privé, partenariats d’infrastructure, accès au crédit et finalement capitaux publics.
L’entrée en Bourse va aussi tester le récit financier de l’IA
Jusqu’ici, les investisseurs privés pouvaient accepter des valorisations spectaculaires dans des tours de financement négociés entre un nombre relativement réduit de parties. Une cotation change la nature du test.
Les résultats devront être publiés régulièrement. Les marchés pourront comparer croissance, dépenses, marges et besoins de financement trimestre après trimestre. Une prévision lointaine de 200 milliards de revenus ne suffira pas éternellement si la trajectoire réelle commence à diverger.
C’est pour cela que l’IPO d’Anthropic dépassera probablement le cas d’une seule entreprise. Le marché disposera d’un des premiers grands tests publics permettant d’évaluer combien les investisseurs sont réellement prêts à payer pour une société de modèles d’IA frontier lorsque les coûts d’infrastructure apparaissent aussi clairement que les revenus.
Les 10 milliards sont donc autant un signal qu’un financement
Pour Anthropic, une énorme facilité renouvelable apporterait de la flexibilité financière à un moment où les investissements nécessaires restent colossaux.
Pour les banques, elle offre une place autour de la table avant l’IPO. Pour les futurs actionnaires, elle rappelle surtout qu’une société d’IA peut connaître une croissance presque sans précédent tout en nécessitant encore des volumes de capital dignes des plus grands projets industriels.
Le montant final de la ligne n’est pas arrêté et Anthropic n’a pas commenté publiquement le rapport Bloomberg repris par Reuters. Il faut donc résister à l’envie de transformer une négociation en opération déjà conclue.
Mais le simple fait qu’une facilité de l’ordre de 10 milliards puisse devenir une étape préparatoire d’une introduction en Bourse dit déjà quelque chose de l’échelle atteinte par Anthropic : Wall Street ne traite plus Claude comme le produit prometteur d’une startup. Elle se prépare à financer une entreprise qui veut entrer directement dans la cour des géants.